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Bangladesh 7 : l’oeil de Moscou

Il fait très bon, ce matin. Une douceur agréable, un léger souffle d’air qui abreuve le visage et permet d’oublier un instant qu’une journée chaude et sèche se profile à l’horizon.

Dans mon enviable position d’invité, ma charge mise de coté pour quelques heures, j’accompagne mes collègues « terrain » pour une escapade dite « de contrôle » : allons voir si ces fainéants d’ouvriers effectuent correctement leurs taches. Non mais, il ne manquerait plus que ça.

David est à mes cotés.

-         Ca fait un peu militaire, tu verras; mais c’est marrant. En colonnes couvrées et tout. Ils font super gaffe quand on arrive, c’est branle bat de combat.

Ouais. Pourquoi pas. Mais bon, j’ai fait l’armée, c’est loin d’être drôle.

« Yes boss », notre chauffeur, nous conduit prestement, fière comme s’il avait un bar tabac boulevard Poissonnière, Paris IIem. Alors qu’il a juste une voiture, même pas à lui. Je crois d’ailleurs déceler une lueur de condescendance dans son fond d’œil rougeaud …

Rougeaud ?

Il nous conduit, sur une route sans bitume, sans bord, ni vraiment de milieu - le milieu est fonction du véhicule qui vous précède. Si celui ci roule à droite, le milieu est plutôt sur la gauche. S’il roule à gauche, cherchez le plutôt à tribord.

Enfin, s’il roule au milieu, restez derrière, c’est une voiture militaire.

Il nous conduit donc, disais - je, défoncé à la-graine-aux-yeux-rouge.

Je me tourne vers David.

-         Il est tout zdef, notre ami là ?

-         Obligé, sinon il ne sait plus passer les vitesses.

Ha bon.

Quand « Yes Boss » se fait porte-parole de notre de besoin d’information, le sourire qu’il arbore en toute circonstance s’évanouit prestement.

Son menton se soulève légèrement et les plis de sa bouche s’incurvent vers le bas, tandis que ses lèvres esquissent une mou mussolinienne. Et la, d’une voix légère et basse, respectant le principe, fondamental en physique, de moindre énergie, il souffle ce que nous supposons être notre question aux villageois avides d’entendre comment ils pourraient aider ceux qui, normalement, savent tout. Nous.

Il pourrait tout aussi bien nous raconter des cracks.

Imaginons.

-         Nous : « Yes boss », demande un peu ou on est , là.

-         Lui : Dites donc, vous, là. Les blancs demandent si vous avez déjà vu les fesses d’un blanc. Vous avez déjà vu les fesses d’un blanc ?

-         Nous : Alors, on est ou ?

-         Lui : A Rinatangi, boss.

Rinatangi signifiant « cul blanc ».

Ou bien

-         Nous : « Yes boss », demande leur la route pour le lac de gaz.

-         Lui : Hé, salut Vishnou, ça roule pour toi ? Ouais, je bosse, là, mais ça va, ceux là sont moins chiants que le gros d’hier.

Le gros, c’est, Bill, le client américain.

C’est vraiment rafraîchissant une ballade comme celle là.

La brise, le soleil, la blancheur des dents de la foule des passants, la sensation de sécurité que procure mon statut d’expatrié. La jeep bringuebale, rebondis, accélère par à - coup, freine et klaxonne une langue étrangère que tout le monde parle sauf nous.

La route ondule par-devant nous, dessine un lacet improbable que nous découvrons mètre par mètre, en constatant avec soulagement à chaque fois qu’elle est bien encore là.

Je roule au Bangladesh, je n’en reviens pas. Et comme je suis européen, j’ai l’impression d’être important.

Rapidement nous quittons la ville, direction le camp des foreurs. La route poussiéreuse se transforme en piste poussiéreuse, puis en hayon poussiéreux. Ca monte, ça descend, un coup à droite, un coup à gauche, et là, au fond d’une ondulation, le camp.

Mon service militaire, je l’ai fait à Verdun. Alors un camp militaire, ça me connaît. Chaque tente à sa place, alignée, tendue, chaque coté droit parallèle à tout les cotés droits des autres tentes, et perpendiculaire quand ça doit l’être.

Ben là, pareil.

Pas de route, pas de feu tricolore dans les villes, pas de poste, une fête foraine permanente, mais des tentes à leurs places, tendues et parallèles.

Un chef de camp nommé Pythagore ?

C’est comme dans le camp de Robin des bois, il y a des guetteurs. A la vue de notre jeep, un homme se lève et crie, et soudain, comme un seul homme, le régiment des foreurs se met en branle.

Un chef aboie des ordres et trois cents jambes se mettent à courir, puis forment dix colonnes de quinze hommes.

Sans déconner !!

Je me retourne vers David qui, blasé, feint d’ignorer ce formidable mouvement. Il arrive même à avoir l’air légèrement agacé, et le chef de la fourmilière s’en inquiète. Deux claquements de cordes vocales, voilà, c’est fini.

On ne bouge plus.

Chaque tête son casque, chaque main droite sa paire de gant.

David me regarde du coin de son œil goguenard :

-         Y’zon fait du beau boulot les Anglais, quand même.

Inspection. Deuxième colonne quatrième ligne.

-         Ca va mon gars ?

Traduction

Sourire tendu.

Blablabla.

Traduction.

Bon, si ça va alors …

Trois cent yeux, un par jambe, plus ou moins, on est au Bangladesh quand même, me regardent.

C’est qui ? C’est qui ? C’est qui ? C’est … cent cinquante fois, visiblement. On me présente.

C’est Daniel, le chef contrôleur de ce que vous faites !!

Avec ses ordinateurs, Daniel peut vérifier si vous faites votre trou à dynamite au centimètre près !!

Sans même venir vous voir !!

C’est l’œil de Moscou !!

Enfin, de Houston, la ville natale du gros Bill.

Trois cent yeux n’osent plus me regarder, de peur que je lise dans leurs pensées.

Ca y est !! Je suis un X-MEN !!!

Un ordre claque. Les colonnes disparaissent, je ne suis plus un point focal. Tant mieux.

Les ouvriers regagnent leurs tentes, le début de la journée commence dans quelques minutes.

Certains en profitent pour finir leur petit déjeuner - déjeuner -goûter - dîner. Du riz dans un sachet plastique, mangé en boulette à la main.

Beaucoup de ces ouvriers ne sont pas du coin et on fait des dizaines de kilomètres pour venir travailler. Ils dorment donc ici, dans ces tentes, et achètent leurs repas aux villageois. Et comme il n’y a que du riz, chacun, ou presque, trimbale son petit sachet plastique, trouvé je n’ose imaginer où, valant son pesant de riz.

Ronald MacDonald, voyant cela, inventa la Magic Box, pour que les petits indiens emmène leur Mac Do dans les champs de thé.

Puis, voyant que les petits indiens n’avaient pas d’argent, il émigra aux états - unis et nourri Bill, qui devint le gros Bill.

Avisant mon air desséché, un ouvrier me propose une bouteille d’eau couleur café. Euh … non merci, pas soif, non, vraiment, merci encore.

David me réconforte dans mon choix. Eux, dit il, eux ont les intestins en verre poli ou en gant mappa spécial produit chimique. Nous, un verre de la même eau, et la sanction est immédiate.

Attaque NBC !!

En direction de mon bras, soixante mètres, les toilettes. Feu !!! Heureusement, je n’ai pas soif.

La journée de travail commence à peu près quand le soleil passe à thermostat 7, position grill.

Les équipes se forment, un régiment égal  trois compagnies égales 5 sections de dix foreurs.  Chacune de ces sections sous la direction d’un chef de section trop maigre pour être malhonnête, dirait notre Grand Jacques.

Nous en suivons une, celle qui n’a pas de chance.

Ben ouais, si cette équipe avait de la chance, on en aurait pris une autre.

Car il faut savoir que ces équipes travaillent plus que correctement. Forcement, pour choisir laquelle sera contrôlée, c’est compliqué. La tache d’un chef étant avant toute chose de simplifier les process, nous en sélectionnant une au hasard. Le hasard est, selon le cas, synonyme de chance ou de malchance, donc cette équipe est malchanceuse. CQFD.

Alors nous la suivons.

135 soupirs de soulagement surnagent les casques des quatorze équipes libres de tout marquage.

Le groupe perdant accélère le pas, Han deui Han deui, nous sommes obligés de marcher vite. Enfin mois surtout. David est maintenant à plusieurs mètres derrière moi. J’attends donc un peu

-         Je sais ou ils vont, c’est moi qui leur ai dit. Et je sais aussi qu’au début, ils vont suivre les règles à la lettre. Donc, on va y aller tranquille, sans se fatiguer, sans trop suer, et dans deux heures, je les stresse.

Terrible.

On a pas à se dépêcher. Ouf.

La journée se poursuit donc sur un rythme colonial, chaleur moite et autochtone au boulot sous l’œil averti des maîtres du monde.

Un travail harassant. Certains sont dédiés à l’ouverture. Cela signifie que la où ils passent, l’herbe trépasse. Et accessoirement les buissons, les ronces les rochers, les vaches. Mal au dos, aux bras, aux jambes, les mains indépendantes de la volonté de leur propriétaire.

Dépendantes en fait de notre volonté.

De la volonté du gros Bill plus précisément. Et ça, ça fatigue vraiment.

Bon,une fois que ceux ci ont déblayé le terrain à la machette, les foreurs interviennent.

Un énorme tire-bouchon d’ un mètre cinquante, qui lentement, à raison de 10 cm pour 5 tours de tire-bouchon, s’enfonce péniblement dans le sol du Bangladesh. Deux hommes sont nécessaires pour cet exploit, renouvelé une vingtaine de fois avant le repas du soir.

Repas du soir qui, rappelons le, a été avalé ce matin.

Une fois un mètre vingt atteint, le chef d’équipe, qui porte la dynamite dans un petit sac à dos façon écolière japonaise, sélectionne un petit tube, le relie au cordeau détonant qui parcourt l’ensemble des trous déjà fait, et rempli le trou que ces collègues ont eu tellement de mal à forer.

Même pas le temps d’admirer leur trou, les pauvres gars …

Chaque geste et scruté par l’œil acéré de David. Un œil,d ‘ailleurs, qui irradie plus encore que le soleil. J’entends par la que sous cet œil, il fait très, très chaud.

Le sous-sol du Bangladesh est comme une énorme poche de gaz. Et parfois, ce gaz affleure la surface à tel point que le fameux tire-bouchon crève la bulle, et le gaz s’en échappe avec un force impressionnante. On attend alors la fin du pet butagaz pour reprendre tranquillement.

Mais …

Ca n’explose pas ??

Ben non.

La ou le gaz a été repéré, on ne met pas le bâton de dynamite, et les autres, en explosant, dispersent la majorité de leur énergie sur les cotés ou vers le haut.

Donc non, nous ne sommes pas des terroristes.

Bon, moi, je suis crevé. Et visiblement, après trois heures de contrôle, quatre remarques et deux « t-t-t » de désapprobation, le jury déclare ces dix hommes innocents des accusations de négligence et d’incompétence émise par l’autorité occidentale.

On s’en va. Mais pas à pied, non non non. « Yes boss », fidèle au poste, nous attend au détour d’une piste qui croise l’itinéraire de nos amis.

Un coup d’ œil sur la carte, c’est la seule piste du secteur couvert aujourd’hui.

Le hasard n’existe pas dans le choix de l’équipe perdante.

Toujours ce principe de moindre effort …

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