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Bangladesh 3 : L’embouteillage, inventé au Bangladesh

Quelques voyages dans le monde, à chercher du pétrole (!), du gaz ou des minerais, m’ont laissé des souvenirs malheureusement de plus en plus lointain, et des sensations, elles, toujours aussi vivaces.

Une petites série de billets sur ma première expatriation, le Bangladesh.

En descendant de l’appareil, Bali (ou etait ce Djakarta ?) me propose une cigarette. Non merci.

Re-contrôle de papier, cette fois ci c’est le chef de mission himself qui vient nous chercher. Le grosse trentaine, accent du midi, sympa, et nous partons en direction du centre.

Car, comme il se doit, l’aéroport de Sylet est en ville.

Il vaut mieux arriver au Bangladesh par Dhaka, car le décalage avec ma vie antérieure est encore plus marqué qu’à Dhaka. Un conseil, si vous venez ici, n’y venez pas directement, on risque l’embolie, comme en plongée, l’immersion doit etre progressive. Je suis déja limite, là.

A Dhaka, tout semble sur le point d’être teminé, sans vraiment l’être. Ici, tout semble a peine commencé. Pas de route bitumée du tout, pas de trottoir du tout, même en centre ville. Les maisons ont un, voire deux étages, surmontés d’un début d’étage en parpaing gris d’ou dépassent les tiges en ferraille rouillée du béton armé. Toutes, sans exception.

Vu du ciel, Sylet doit ressembler à une immense brosse à décaper.

Il y a à Sylet en tout et pour tout un feu tricolore. Mais comme personne ne le respecte, on lui a adjoint un policier chargé de mimer les couleurs du feu tricolore.

Je pense que cette homme est le seul au monde à avoir le poste d’ « adjoint au feu tricolore de la rue principale ».

Cette rue est coupée au niveau du feu par une autre rue, visiblement principale elle aussi. La traversé est donc relativement longue.

Imaginez la scène : l’adjoint au feu tricolore mime la couleur rouge pour nous, tout en mimant le vert pour l’autre voie principale. En attendant, les véhicules divers et variés composant la faune  roulante de la ville se place dans la file d’attente mais, pour gagner du temps au démarrage,  finissent par occuper toute la largeur de la route.

Subitement, les couleurs changent de destinataire, l’adjoint au feu vient de tourner de 90 degrés, libérant le passage nord - sud. Une pagaille monstrueuse s’en suit, où quiconque à les bras qui dépassent n’aura plus jamais de chocolat.

Puis, lentement, miraculeusement, comme au rugby, la mélée tourne sur elle-même et l’écoulement reprend.

J’ai fait des études de physique, et j’ai eu l’occasion de consulter quelques articles sur des recherches appliquant aux embouteillages parisiens les lois de la physique des grains, celle qui étudie l’écoulement des grains de sables, ce genre de truc utile.

Hé bien, qu’ils viennent ici, je pense que les embouteillages ont été inventés sur cette avenue.

La vie dans les rues de Sylhet, pour un occidental, est extraordinaire. Une  succession ininterrompue de petites échoppes, souvent à même la rue, débordant parfois sur la route. Visiblement, la route et la rue, c’est la même chose, on ne peut pas vraiment dire que la route passe dans la rue . C’est une rue si on y marche, c’est une route si on y roule, c’est le royaume de la récupe, comme la boite de conserve qui devient louche pour la cuisine ou la batterie de voiture qui devient générateur à pédale.

Un vendeur de ferraille trouvée, un barbier - je n’ose imaginer la lame-, un vendeur de panier, une myriade de gens s’invectivant, un brouhaha assourdissant mixant voix humaine et voie klaxonienne, l’impression étrange de traverser la vie de milliers de personnes. J’ai, bien entendu, ouvert les fenêtre pour profiter pleinement de ma séance au drive-in.

Chaque phrase commencée derrière vous continue devant vous. Et cette phrase vous suit sur une distance qui se compte en multiple de dix minutes pour quelques mètres. Comme si, à votre passage, les six ou sept personnes du mètre carré contigu à la voiture poursuivaient la conversation entamée au début de la rue par leurs confrères urbains. Peut être sont-ce les mêmes qui vous suivent.

Chaque mot est entrecoupé d’un coup de klaxon. C’est comme ça, c’est la règle, un mot, un coup de klaxon. Pas besoin de frein ici, le klaxon suffi.

Et une légère brume ocre, poussière soulevée par chaque entité en mouvement sur la “piste_rue_route”, joue le rôle du technicolor sur ce vieux film indien qui passe sur ma télévision personnelle.

Enormément de grain de poussière, bien que mon opinion sur cet endroit et qu’il y ait plus de gens que de grain.

C’est marrant, j’ai du mal à imaginer que ces gens habitent quelque part, une maison, une tente ou une baraque en toile. Ils m’apparaissent plutôt en perpétuel mouvement brownien dans la rue. Un mouvement frénétique sur place. Je crois que si je repasse ici même, demain ou plus tard encore, je verrais les mêmes personnes frétillant, jacassant, piaillant et se chamaillant.

Une cour de récréation !!

C’est ça. Les rues de Sylhet me font penser à une cour de récré, mais une récréation infinie. Et avec un seul instituteur, qui est aussi l’adjoint au feu tricolore.

Je suis à peine arrivée depuis 40 minutes, et déjà le coté hautain du blanc des pays riches ressort avec assurance, certain, dans ce pays pauvre parmi les pauvres, de ne pas être contredit. Je m’étais pourtant promis de regarder, de respecter et d’apprendre. Ces pauvres gens, comment peuvent-ils bli bli bli, pourquoi ne changent-ils bla bla bla.

Bon.

J’en ai conscience, c’est déjà ça. Mais ce mauvais coté, doublé d’un naturel moqueur, est difficile à maîtriser. Que voulez-vous, on ne bâillonne pas facilement toute une vie de suprématie financière, culturelle et sportive.

Enfin, c’est ce qu’on m’a dit. En France. Non ?

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