Moulay l’assistant topo
La plupart des locaux sont invisibles. Pour moi, je veux dire.
J’ai un travail qui me confine en général au bureau, et je vois donc assez peu de « syletien », si tant est que les habitants de cette ville se nomment comme cela.
C’est assez paradoxal, d’ailleurs. Je suis le plus sédentaire des grands voyageurs. C’est à dire que pour faire le trajet domicile - bureau, il me faut trois avions, et trois jours. Puis, au bureau, plus rien, ou plus grand chose, en tout cas.
Toujours est il que je ne vois pas grand monde. C’est donc le plus naturellement vers le personnel de bureau que je me tourne, si jamais je veux parler à quelqu’un. Et autour de moi, il y a Moulay.
Moulay est un assistant topographe. Il a donc le devoir de faire ce que les topographes lui demandent. Tout. Et n’importe quoi. C’est vraiment le terme « assister » dans son sens le plus large. Je ne devrai pas dire assistant topographe d’ailleurs, mais assistant des topographes, ce qui est radicalement différent.
Un assistant topographe est un topographe.
Un assistant des topographes est le prolongement de la main des topographes.
Car il arrive souvent que le bras de celui ci ne soit pas assez long, pour attraper un objet, un coca, une valise, nettoyer, frotter, bref, toute tache jugée indigne du maître des coordonnées.
Bon, j’en rajoute un peu.
En fait, la compagnie embauche généralement plus de personnes que nécessaire, afin de satisfaire les autorités locales. Du coup, certains ont peu à faire, du coup ils font tout.
Moulay est donc au bureau du matin au soir. Quelle heure le matin, je ne sais pas, il a toujours été là avant mon réveil. Pour le soir, ça dépend, selon l’humeur du topographe du jour.
Le travail de Moulay n’est pas franchement compliqué, par contre, la gestion de ceux qui lui donnent du boulot, c’est autre chose. C’est là son challenge : ne pas se faire engueuler de la journée.
Par contre, il ne se plaint jamais.
Ja-mais.
Imaginez. On vous propose deux emplois. Pour le premier, on vous demande d’être dehors, de marcher des heures et des kilomètres par tout temps , de vous débrouiller pour votre repas du midi - donc, vous ne mangerez pas le midi -, de vous débrouiller pour dormir, sachant que vous allez travailler à des lieux de chez vous. Pour un salaire de misère.
Pour le second, on vous demande d’être à disposition des expatriés, nous, dans des locaux climatisés, à proximité de chez vous, à proximité des cuisines, à proximité des toilettes, des frigos, des télévisions.
Alors ?
Sans regrets ? Assistant topo, voilà.
Donc Moulay ne se plaint pas. En tout cas, pas en anglais, bien qu’il le pourrait. C’est ce qui lui vaut ce poste enviable parmi tous, Moulay parle anglais, au moins aussi bien que moi. Et vu le nombre d’accident sur nos camps, on peut dire qu’au Bangladesh, parler anglais sauve la vie.
Moulay à 35 ans, est fluet, comme tout le monde ici, excepté les escrocs et les buffles, a le blanc des yeux rouge, comme tout le monde ici, même les escrocs et les buffles. Sa petite famille, 7 enfants et sa femme, vit dans un immeuble en construction - suis-je bête, les immeubles sont toujours en construction -
Issu d’une famille pas spécialement pauvre, il n’appartient cependant pas à la caste des buffles des rizières, les gros, les nanties, ceux qui mangent à leur faim et qui transpire dans leur belle chemise.
Mais non, pas nous !!
Les marchands de main d’œuvre.
Son travail pour la compagnie améliore nettement sont ordinaire, et ça, c’est lui qui le dit. Visiblement, ses sept enfants apprécient grandement sa nouvelle position. Et ce qu’il peut rapporter à la maison.
Sa plus jeune à 2 ans, et a donc passé le cap fatidique des un an. Elle est malgré tout régulièrement malade et ne grandit pas beaucoup.
Les autres se succède a un rythme effréné, quatre, six, sept et huit ,neuf et onze.
On apprend rapidement qu’un trou dans la série ne correspond pas forcement à une pause volontaire. Je me répète, mais c’est parfois difficile d’avoir un an.
Moulay n’a aucune photo de ses enfants, je lui prête mon appareil photo.
C’est promis Moulay, à mes premiers congés, je les fait développer et te les envois.
Comment ? Tu aurais bien aimé avoir des photos de ceux que tu as perdus ?
Hum …
Bon.
Il est sujet que l’on préfère éviter. Quand on entends ça, on se dit que l’on se saurait pas quoi répondre. En fait, on en veut tout simplement pas écouter, pas absorber , pas se heurter à une situation insupportable pour quiconque n’habite pas au Bangladesh.
Non, c’est pas vrai, au Bangladesh aussi c’est insupportable, mais ils doivent bien le supporter.
« Bonjour, j’ai sept enfants dont deux morts, merci de me permettre de vous servir d’outil, c’est gentil ».
Bon Moulay, laisse moi maintenant, j’ai du travail.
Et tu me déprimes.


J’adore cette série de billets que je découvre !
Encore !
Tu as lu tous les billets ???