Quelques voyages dans le monde, à chercher du pétrole (!), du gaz ou des minerais, m’ont laissé des souvenirs malheureusement de plus en plus lointain, et des sensations, elles, toujours aussi vivaces.
Une petites série de billets sur ma première expatriation, le Bangladesh.
Voila dix jours que j’alterne entre les deux immeubles, entre le repos, le travail et les repas. Je suis à présent seul à mon poste depuis trois jours et enfin, j’émerge. La tête dans le guidon, on ne saisit pas vraiment les subtiles nuances entre le coucher et le lever du soleil, rythmé en ce qui me concerne par l’appel à la prière d’un muezzin-porte-voix électrique qui lance un ordre de soumission pré-enregistré. Les cent quarante millions de musulmans de ce pays n’ont probablement pas généré assez de lettrés, la technologie vient donc au secours de la religion.
Oui, la tête dans le guidon, on ne voit rien. Mais ça va mieux, et j’ouvre les yeux.
Le Bangladesh est le pays des curieux. Sur le chemin qui relie les deux lieux de vie de la mission, il est fréquent de faire des rencontres. Aujourd’hui, par exemple, quand je suis sortie du bureau pour me sustenter, avec entrain.
A mi-chemin, un homme qui venait à ma rencontre s’arrête à quelques mètres de moi. Je continue, en souriant, on me rend mon sourire … et on m’emboîte le pas, à deux coudées au sud-sud-est de mon barycentre, empiétant clairement sur mon périmètre défensif, mon espace de protection. Notez que cette notion, importante pour nos psy occidentaux, ne semble pas exister ici, probablement par nécessité. Quand y’a pas d’place, y’a pas d’place.
Je finis donc les cent derniers mètres avec mon garde du corps, nettement plus hilare que Kevin Costner.
Un bangladeshi irait voir dans votre sac à dos, pas pour voler, juste pour voir dans votre sac à dos. C’est comme ça.
David, un jeune topographe me propose une ballade pour l’après midi. Il doit reconnaître une partie du prospect qui sera traité dans quelques semaines. Immergé dans les champs de thé qui recouvrent les collines au Nord-Ouest de la ville, c’est, selon lui, sportif mais sympa.
Et c’est parti. En voiture avec chauffeur, comme il se doit, nous rallions notre point de départ effectif. Une demi-heure de route kaléidoscope, je ne cesse de m’étonner sur ce principe de vie des habitants du coin, si t’es pas sur le bord de la route, alors vas y. Je remarque une grande bâche bleue étendue sur le sol, et une vache maigrichonne qui nous observe d’un oeil blasé.
Le matériel vérifié, le GPS calibré, ordre est donné à notre chauffeur de nous attendre de l’autre coté de la vallée. De toute façon, il n’a rien d’autre à faire. Peut être que tous ces gens au bord de la route n’ont simplement rien à faire. En France, c’est pareil, dans les banlieues.
A perte de vue, du thé. Des kilomètres de buissons aromatiques, et curieusement, ça ne sent pas grand chose. Mais c’est absolument merveilleux ! Une foultitude de petites collines, creusées de petites vallées toute mignonne, traversées par des petits layons tout juste large pour un tente-six d’adolescente. C’est petit, mais y’en a tellement que finalement c’est grand. Cette couverture verte est parsemée de touches de couleur sur lesquelles repose un coton tige géant. Et vert.
Apparemment, seuls les hindous, majoritairement des femmes, travaillent ici. Elles cueillent les feuilles de thé dans la position du vigneron pour moi, du cueilleur de coton pour Bill-le-client-américain, et confectionnent ainsi deux grosses balles vertes jointes entre elles par une branche, qui forme un coton tige pour moi, un bâton de majorette pour Bill. Quand chaque balle fait dix kilo, le coton tige est ramené au point de collecte, est pesé et payé l’équivalent de 35 centimes d’euros. Savez vous combien de feuilles de thé sont nécessaire pour réaliser ce coton tige de vingt kilo ?
Si ensuite le thé est séché, c’est certainement pour enlever la sueur du ramasseur.
Notre ballade se poursuit paisiblement dans une solitude toute relative mais agréable, bien improbable pour ce pays. Au détour d’un virage, dans une vallée parcourue par un ruisseau, cinq ou six habitations en torchis s’exposent comme un village gaulois reconstitué ; et les habitants sont là, au bord du chemin. Décidément …
Je remarque un trou dans le sol suivi d’un petit, tout petit monticule, surmonté d’un autre trou, et interroge David. Ici, la couverture de thé est trouée sur quelques dizaines de mètres, et mon compagnon pointe du doigt une petite fille plus loin, qui semble suive une vache. Le ruminant, queue levée, dépose au pied de l’enfant le produit de sa digestion. Et la petite récupère la bouse, en fait une galette qu’elle range au pied du monticule troué.
Qui, simplement, est un four. Un four à bouse.
Un four à bouse dans un village gaulois, je regarde ma montre. Le 30 décembre dix neuf cent quatre vingt seize. Avant JC ?
Ici aussi, on nous sourit, à quelques centimètres à peine. Nos nouveaux amis acquiescent à chaque phrase échangée en français, et ils sont si près que l’on peut voir le fond de leurs yeux, un fond de gentillesse, de serviabilité et de curiosité. De conjonctivite, aussi. Ou plutôt, un fond rouge lié à cette graine que tous le monde mâche dans le coin. Nous sommes escorté jusqu’aux limites du village, vingt mètres plus loin, et on nous libère en nous souhaitant avec le regard un bonne route.
Le soleil descendant n’en est pas encore à rendre les armes, il nous reste quelques bonnes heures de clarté, et ça tombe bien parce qu’on a pas fini . Je ne m’imagine pas tellement perdu ici en pleine nuit.
Nous poursuivons donc notre chemin en file indienne, car le 36 d’adolescente est réservé soit aux jeunes filles en général pré-pubère que l’on peut rencontrer dans tous les bons magasins Jennyfer en France, soit aux femmes pauvres des pays pauvres, quel que fusse leur age part contre. David et moi-même totalisons ensemble un 82 jeune homme, dont 40 pour moi.
Je suis un obèse, ici.


Discussion
Les commentaires sont fermés pour cet article.
Comments are closed.